Lahoucine Grimich : “producteur indépendant c’est partager des histoires pour s’engager auprès de…

Théo KoutsaftisEntretiensLeave a Comment

Associé de Laurence Lascary, productrice et gérante de De l’Autre Côté du Périph’ (DACP), Lahoucine Grimich partage avec nous ses valeurs et l’engagement qu’il tient au sein de sa profession.

Lahoucine Grimich. Photo Gilles Bismuth

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Le cinéma est une passion de toujours, mais plus en tant que spectateur assidu. Plus jeune, je n’allais pas seulement au cinéma, je lisais beaucoup sur le médium et m’intéressais à la conception même des films. J’ai fait des études de droit pour ensuite devenir chef de projet en marketing et communication chez l’Oréal.

C’est par le hasard des choses que je suis arrivé chez DACP. Alors que j’étais encore à l’Oréal, j’avais rencontré Laurence Lascary et on s’entendait très bien. Un jour où je l’aidai, elle m’a demandé de l’aide sur un projet spécifique parce qu’elle avait besoin d’un regard plus marketing en terme de création. C’était notre premier projet ensemble et cela s’est très bien passé. Il y en a donc eu un 2e, un 3e, un 4e… Et, elle a fini par me proposer de devenir son associé.

Comment fonctionne DACP ? Quel est son engagement ?

DACP est une société qui produit des films de producteurs. Nous allons avoir un coup de cœur pour un projet, un auteur ou une idée. Nous allons commencer un projet et le co-construire tout du long, suivre toutes les étapes de création, de l’idée, en passant par l’écriture jusqu’au recrutement de l’équipe et au marketing.

L’engagement de DACP est protéiforme. La diversité n’est pas un sujet mais elle est dans tous nos projets. La diversité est une réalité : quand on se balade à Paris, il y a des Blancs, des Noirs, des gros, des petits, des minces, des gens de tous genres, de toutes orientations sexuelles, de toutes religions. Ils font partie de la société et enrichissent les imaginaires développés par les auteurs. Dans les films que nous portons à l’écran, nous faisons attention à ce que cette réalité existe. C’est notre premier engagement.

Nous abordons aussi les sujets sous des angles inhabituels. Par exemple, notre documentaire « Nos mères, nos daronnes » traite de féminisme, mais de façon décalée. Quand on pense années 60 et féminisme on pense aux Simones, de Beauvoir et Veil, qui ont mené des combats fantastiques. Nous, nous sommes allés voir les autres Simones, des mères d’origine maghrébine qui vivent dans les quartiers et qui nous ont expliqué comment elles ont vécu les combats féministes, l’arrivée de la pilule, les avortements clandestins etc. Nous allons également mettre en avant des parcours fabuleux, comme ceux des jeunes ambassadeurs qui sont des jeunes issus des quartiers populaires et qui sont suivis et coachés par un programme de l’ambassade des États-Unis.

Notre engagement c’est aussi l’engagement de Laurence au quotidien, que ce soit associatif ou militant avec son adhésion chez Le Deuxième Regard, auprès des différentes commissions, du conseil de la ville. De mon côté, je suis engagé dans ma vie auprès des sans-abris et je développe le désir de montrer que la création n’est pas seulement dans les galeries de Saint-Germain-des-Prés. La créativité existe dans bien des lieux ! On ne trouve pas uniquement des auteurs, des comédiens, dans les cursus classiques : les talents sont partout.

Un projet de DACP ?

Notre projet de collection de courts-métrages « Dans mon hall » est un vrai coup de cœur et nous ferons tout pour le réaliser, nous sommes prêts à tout donner. La collection a été initiée par Laurence en 2013. Nous proposons à un auteur-réalisateur que l’on aime, d’aller dans un quartier populaire, quelque part en France. Pendant deux semaines il est en immersion avec un directeur de production, un assistant making-off et un assistant mise en scène.

Le premier jour, il se balade dans le quartier pour le découvrir, les jours 2 et 3, il rencontre un maximum d’habitants en tête à tête ou en petit groupe et il écoute tous les récits qu’ils vont lui raconter. Cela peut aller de la légende à l’histoire du quartier. Nous avons eu une une très belle expérience à ce sujet : à Lyon, les habitants d’un quartier disaient « C’est dommage, on adore notre quartier mais il n’y a pas de fleurs. Avant il y en avait mais maintenant il n’y en a plus. » Nous avons donc fait un petit court-métrage sur le sujet, et lorsque la maire a découvert le film, elle a décidé de refleurir le quartier !

L’auteur écoute donc toutes ces histoires, puis il a deux jours et demie pour nous proposer trois scénarios de courts-métrages de trois à cinq minutes. Une fois qu’ils sont validés par Laurence et moi-même, le réalisateur rappelle les habitants qu’il veut dans son film pour qu’ils deviennent ses comédiens. Avec les habitants bénévoles nous allons chercher les décors, les costumes, ou même les fabriquer. Nous faisons toute la préparation ensemble. Les deux derniers jours, nous tournons les trois films. La post-production se fait à Paris, puis nous revenons au quartier diffuser les trois courts-métrages et le making-off avant d’échanger. Des jeunes sont venus nous dire « Je croyais que le cinéma ce n’était pas pour nous, mais maintenant je veux en faire», c’est fabuleux ! À Aulnay, certains ont créé leur propre association et produisent actuellement leur premier documentaire.

Comment sélectionnez-vous un projet ?

Toutes les configurations sont possibles, il faut simplement qu’avec Laurence nous soyons d’accord, ce qui est toujours le cas. Cela peut être un auteur qui nous propose son projet ou l’un de nous qui proposons une idée à partir de discussions avec d’autres producteurs, après avoir lu un article. Il n’y a pas non plus d’état d’avancement que l’on cherche en particulier. Si quelqu’un vient déjà avec la continuité dialoguée et qu’elle nous plaît, c’est génial !

Après, une idée de trois lignes ce n’est pas suffisant, on veut savoir où souhaite aller l’auteur. Un traitement ou un pré traitement, c’est le minimum. Pour le moment nous n’avons fait que du cinéma, du long, du court et du documentaire. Mais, on ne s’interdit rien. Par exemple pour la fiction télé, l’opportunité ne s’est pas encore présentée. Ce qui est vraiment important pour nous c’est ce qui est raconté à travers une histoire, le message porté.

Nous sommes une société engagée, on s’appelle quand même « De l’Autre Côté du Périph’ », on porte nos couleurs sur nous ! Ce que l’on veut c’est raconter des histoires qui se passent de l’autre côté des périph’. On ne se pose pas la question de la popularité. J’estime que se demander ce qui va marcher ou non, c’est une logique qui n’est pas forcément saine. Le temps de développer le film, cela ne sera plus forcément d’actualité. On ne fonctionnera jamais de cette manière là !

Ce qui nous intéresse c’est l’histoire individuelle qui a une résonance universelle. Nous cherchons les belles histoires, un potentiel artistique fort, une vraie ambition, des gens qui ont un propos. Le cinéma est un outil d’une puissance incroyable, donc autant l’utiliser pour faire passer des messages.

Que recherchez-vous le plus, des profils de scénaristes ou des scénarios ?

Les deux. On s’adapte beaucoup, cela fait parti des qualités de DACP. On cherche chez les agents, on fait des séances de pitch et on a été très proches de l’École de la Cité. Nous sommes beaucoup intervenus au sein de l’école au travers de master class, du mentorat et du coaching. Les étudiants savaient que notre bureau est au troisième étage, qu’ils pouvaient monter et que la porte est grande ouverte. Aujourd’hui nous sommes très fiers d’avoir travaillé et de continuer à collaborer avec des jeunes talents de l’école.

Nous n’avons jamais travaillé avec des bases de données ou des annuaires de professionnels mais je pense que tout est bon, il n’y a pas de recette, pas de process définit, il y a plein de sources et il faut toutes les exploiter. Moi, j’aime quand un projet découle d’une rencontre. Il nous arrive aussi de faire des sortes de castings de scénaristes. On présente un synopsis de quelques lignes à plusieurs scénaristes et on leur demande de nous proposer quelque chose en une page à partir de celui-ci. Après, il arrive parfois que le réalisateur arrive avec son propre scénariste.

Quelle est ta journée type ?

Il n’y a pas de journée type. Je travaille essentiellement sur le développement des projets, je fais des points avec mes auteurs, je prépare des documents, je travaille sur des dossiers avec le reste de l’équipe, sur la partie artistique des subventions, ce genre de choses. Le tout ponctué de rendez-vous avec des partenaires ou des auteurs.

Quelle relation entretiens-tu avec les scénaristes ?

Je m’occupe beaucoup du développement donc je travaille souvent avec les scénaristes et nous sommes très proches. Il y a une première phase sur le synopsis, une fois celui-ci validé on passe au traitement et enfin à la continuité dialoguée. Entre le début et le premier dialogué, il faut compter huit mois, un an. Tout au long de cette période, on fait vraiment beaucoup d’allers-retours entre nous et le/les scénariste(s).

De mon côté, j’aime à penser que je les challenge. J’essaie de les bousculer pour qu’ils sortent de leur zone de confort. J’aime instaurer une relation de confiance dans laquelle on peut vraiment tout se dire : si l’un n’est pas d’accord avec l’autre, on se le dit. On se nourrit, je leur donne des lectures, on discute énormément etc. J’estime qu’on va chercher le film ensemble. Donc, on se dit les choses, on se challenge mutuellement, on se pousse à aller chercher la meilleure histoire et surtout, on s’amuse !

Que représente pour vous la Fédération des Jeunes Producteurs Indépendants ?

À l’origine de la Fédération, il y a une idée de Laurence. Celle de réunir plusieurs petits producteurs qui ont les mêmes valeurs afin de pouvoir porter leurs engagements et s’entraider. Nous avons tous des réseaux, chacun dans notre coin, que nous pouvons mutualiser. Aujourd’hui, Laurence est présidente d’honneur et membre du conseil d’administration. Pour ma part, je suis au conseil d’administration et au comité éditorial. Nous sommes très engagés et c’est un super projet ! Nous allons rencontrer des auteurs sur tout le territoire français, ouvrir la porte à des producteurs plus jeunes… Nous essayons de mener tout ces combats ensemble car nous sommes plus forts et nous avançons plus loin. Notre quotidien de producteurs à DACP a du sens et c’est fabuleux.

La Fédération, c’est la même chose. Simplement nous sommes plusieurs producteurs. Nous cherchons ensemble comment faire avancer nos projets respectifs et communs. C’est un petit réseau, une association. On s’aide et on met en avant des combats. Le sujet de notre prochaine journée des jeunes producteurs indépendants, le 18 septembre, c’est l’engagement. La journée s’appelle « Aimer, partager, s’engager » car être jeune producteur indépendant c’est aimer des histoires et les partager au grand public pour s’engager auprès de causes.


Lahoucine Grimich est producteur associé chez De l’Autre Côté du Périph’.

Lucie Cabon a contribué à la réalisation de cet entretien.

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